L’air est chargé de suspense à la Cour de cassation à Kinshasa. Le sort de Constant Mutamba, ancien Garde des Sceaux et figure montante de la politique congolaise, est entre les mains des juges. Accusé d’avoir détourné 19 millions de dollars US, le politicien, affectueusement surnommé le «croco de Lubao» par ses partisans, attend la décision de la justice. Si le verdict, reporté une première fois, tombe cette semaine, il pourrait marquer la fin d’une carrière prometteuse. Le dossier Constant Mutamba est bien plus qu’une simple affaire judiciaire; c’est un véritable test pour la justice congolaise. Le sort de Constant Mutamba est aussi un enjeu de taille pour la RDC. Il s’agit de savoir si la justice est capable de résister aux pressions politiques et de rendre un verdict équitable. La décision des juges est attendue avec une grande impatience et déterminera non seulement l’avenir d’un homme politique, mais aussi la crédibilité d’un système judiciaire qui cherche à se réformer. Qu’il soit blanchi ou condamné, le «croco de Lubao» est au cœur d’un feuilleton politico-judiciaire.
L’ancien ministre de la Justice, Constant Mutamba, se tient au bord du précipice. Cette semaine, la Cour de cassation doit rendre son arrêt dans l’affaire du détournement présumé de 19 millions de dollars américains destinés à la construction d’une prison à Kisangani – un verdict qui pourrait sceller définitivement son destin politique et judiciaire.
Face à une possible condamnation à dix ans de prison et à l’inéligibilité, le «croco de Lubao» ne reste pas les bras croisés. Il mise sur une stratégie audacieuse, risquée, et lourde de sens : mobiliser la jeunesse pour peser sur la décision des magistrats. Un bras de fer institutionnel et populaire se joue en coulisses, alors que la justice congolaise traverse un test de crédibilité historique.
LES ORIGINES TROUBLES D’UN PROJET FANTOME
L’affaire prend sa source dans un projet qui, aujourd’hui encore, reste entouré de mystère : la construction d’une prison moderne à Kisangani, chef-lieu de la province de la Tshopo. Le financement, lui, ne l’est pas moins. Les 19 millions de dollars US en question proviennent des fonds d’indemnisation des victimes de la guerre dite des «Six Jours» opposant la RDC à l’Ouganda. Une origine sensible, qui ajoute une couche de gravité aux accusations.
Alors qu’il était ministre de la Justice, porté par l’Union sacrée de la nation après son ralliement à la mouvance du Président Félix Tshisekedi, Constant Mutamba était chargé de piloter ce dossier. Mais très vite, les interrogations fusent : les marchés attribués semblent opaques, les travaux n’avancent pas, et les fonds engagés deviennent impossibles à tracer. Le projet de prison, censé incarner la modernisation de l’appareil judiciaire, se transforme en un véritable «projet fantôme».
L’ascension politique de Constant Mutamba fut aussi rapide que spectaculaire. Élu de Lubao, dans la province de Lomami, où il s’était forgé le surnom de «croco» – un animal politique redoutable et patient –, il avait d’abord évolué dans l’orbite de l’ancien Chef de l’État Joseph Kabila. Son ralliement à la majorité présidentielle actuelle lui avait offert une seconde vie politique, culminant avec sa nomination au ministère de la Justice, un poste clé et symbolique.
C’est précisément depuis ce fauteuil convoité que sa chute s’est amorcée. Piégé par ce dossier de la prison de Kisangani, il est contraint de démissionner, puis est mis en examen. Pour le parquet, le dossier est limpide : abus de confiance, détournement de deniers publics et corruption active. Dix ans de servitude pénale principale sont requis contre lui, ainsi qu’une peine complémentaire d’inéligibilité – une sanction qui le priverait de toute fonction électorale pour de longues années.
LA STRATEGIE DE LA DERNIERE CHANCE
Conscient de l’extrême gravité de la situation, Constant Mutamba ne compte pas se contenter des plaidoiries de ses avocats. Selon plusieurs sources concordantes, l’ancien ministre aurait opté pour une manœuvre périlleuse : mobiliser la jeunesse de ses bastions électoraux et beyond pour organiser des manifestations de soutien et exercer une pression directe sur les magistrats de la Cour de cassation.
L’objectif affiché : «Conditionner la Cour», pour reprendre l’expression de ses proches. Il s’agit, en d’autres termes, de créer un climat de tension tel que les juges prendraient en compte le risque de troubles sociaux dans leur délibération, et possiblement d’infléchir leur verdict en sa faveur. Une pratique qui n’est pas sans précédent dans l’histoire politique congolaise, mais qui reste extrêmement dangereuse car elle sape les fondements de l’indépendance judiciaire.
UN TEST POUR LA JUSTICE CONGOLAISE
L’enjeu de ce verdict dépasse très largement le seul cas de Constant Mutamba. C’est la crédibilité de toute la justice congolaise qui est sur la sellette. La Cour de cassation, plus haute juridiction du pays, se trouve sous les projecteurs et face à un dilemme de taille. Soit elle résiste à toutes les pressions, qu’elles soient politiques ou populaires, et rend une décision strictement basée sur le droit et la preuve, envoyant ainsi un message fort sur la fin de l’impunité pour les élites. Soit elle cède d’une manière ou d’une autre à la stratégie de l’ancien ministre, ouvrant la porte à un dangereux précédent où la force de la rue pourrait influencer les décisions de justice les plus sensibles.
Dans les couloirs du Palais de justice comme dans ceux des partis politiques, l’attente est fébrile. Certains y voient l’opportunité de se débarrasser d’un rival encombrant, d’autres craignent un effet domino où personne ne serait à l’abri.
QUITTE OU DOUBLE
Cette semaine, Constant Mutamba joue donc sa dernière carte. Quitte – un acquittement ou une peine symbolique qui lui laisserait une chance de rebondir politiquement – ou double – une lourde condamnation qui mettrait un terme à sa carrière politique et ferait de lui un exemple de la lutte anti-corruption.
Quel que soit le verdict, son arrêt résonnera bien au-delà de la salle d’audience. Il dira dans quelle mesure l’État de droit est capable de juger les puissants, et si la justice peut encore rendre ses arrêts en toute indépendance, à l’abri des manœuvres et des intimidations. Le «croco de Lubao» a forcé le destin; la balle est maintenant dans le camp des plus hauts magistrats de la nation.
Hugo Tamusa

